HISTOIRE DE NÎMES.

Par Adolphe Pieyre.

 

Les Eaux du Rhône à Nîmes.

1868 -1871.

 

 

 

Au point de vue purement local, l'année 1868 présente un intérêt capital. La question des eaux, si longuement agitée, finit enfin, malgré vents et marées, par aboutir. Les travaux ne sont pas encore commencés, il est vrai, mais nous savons que le Conseil municipal se résout à entreprendre lui-même l'adduction des eaux du Rhône à Nîmes. Ce n'est plus ici une compagnie plus ou moins sérieuse qui intervient, ce n'est plus un projet grandiose à tel point qu'il est presque irréalisable, c'est un canal, qui a excité bien des moqueries, bien des railleries, mais qui, à tout prendre, est le seul encore que nous ayons et qui remplit dans des conditions satisfaisantes le but poursuivi.

 

Fatiguée de se débattre constamment contre la compagnie de Preignes, l'assemblée communale était absolument décidée à réaliser un projet quelconque qui put doter Nîmes du liquide précieux. Son essai malheureux du puits Prunier qui coûta cher à la ville, sans doute, ne la découragea pas. D'ailleurs, une sécheresse extraordinaire sévissait. Les puits se tarissaient, notre magnifique source baissait lamentablement dans sa cuvette naturelle et le service des bornes fontaines devenait bien difficile à assurer. Bientôt il fallut réglementer leur débit, les munir de robinets pour épargner cette eau devenue si rare, et ne les ouvrir qu'à des heures déterminées, faire plus encore, placer à la source même une machine à vapeur actionnant une pompe Neut et Dumont pour les alimenter. Un arrêté municipal prescrivit l'ouverture des puits municipaux situés dans divers quartiers, notamment ceux de Corcomaire, du Cours-neuf, de l'Olivier, de la Grande-table. (On fit des recherches pour trouver celui qui desservait l’ancienne salle de la Comédie, près des Casernes, mais on ne le trouva pas.) Les lavoirs n'étant plus alimentés, il fallut se résoudre à établir un chantier de laveuses au valat dou Baou.

 

Bientôt ce moyen même devint insuffisant et le Préfet du Gard dut recourir à la Compagnie des chemins de fer de Paris à Lyon et à la Méditerranée qui, à dater du 10 juin, consentit à transporter gratuitement, tous les jours à Beaucaire, un certain nombre de lessiveuses. M. Talabot, directeur de la compagnie, s'empressa d'accéder à ce désir et pendant une grande partie de l'été, tous les matins, partait de notre gare un train qui revenait le soir, emportant une centaine de personnes de la classe ouvrière.

 

Une telle situation devait à lion droit préoccuper vivement l'opinion publique. L'industrie souffrait vivement de la pénurie d'eau, la santé publique était compromise, et précisément au moment même où la sécheresse atteignait son maximum, de violents incendies s'étaient déclarés sur plusieurs points de la ville et il avait été ü peu près impossible de les combattre autrement qu'en faisant au feu une large part, les pompes étant à peu près dais l'impossibilité de fonctionner.

 

Les Nîmois voulurent faire comprendre aux autorités qu'il importait au plus tôt de prendre des mesures efficaces pour éviter à l'avenir le retour de telles souffrances. Il ne s'agissait plus de se contenter de promesses fallacieuses, d'entreprises ébauchées à grand renfort de trompe, il fallait agir et agir sans retard.

 

Ils se réunirent dans ce but au nombre de deux mille environ, le dimanche 26 juillet, vers neuf heures du matin, sur l'Esplanade, pour connaître et au besoin pour presser  les études de l'administration en ce qui touchait l'adduction des eaux. Le premier adjoint, faisant fonctions de maire, M. Balmelle, vint lui-même sur l'Esplanade et allant de groupe en groupe les mit au courant de la situation, les assurant que la question des eaux serait résolue avant peu, et que si pour cette année la municipalité en avait été réduite à des palliatifs insuffisants, à coup sur, on avait la certitude qu'il n'en serait plus ainsi désormais. La manifestation pacifique se rendit ensuite à la préfecture, où M. Boffinton confirma pleinement le dire du premier magistrat de la ville.

 

Et de fait, les paroles prononcées par les deux administrateurs étaient justes. Sous la pression des événements, le Conseil municipal avait immédiatement nommé une commission des eaux avec mission de déposer sans retard un rapport sur la question et tout particulièrement sur le projet Dumont, que cet ingénieur venait de soumettre directement à son appréciation. Dans sa séance du ven­dredi soir, 7 août, le Conseil sur la proposition du rapporteur de la commission, M. N. Baragnon, décida enfin l'exécution du projet Dumont.

 

Le maire était autorisé à acheter à la Compagnie des Eaux du Midi tous les travaux faits et les terrains achetés par elle de la métairie Pagès au mas Louis, sur une longueur de quatorze kilomètres, au prix de 400,000 francs, de restituer à la même Compagnie sa liberté d'action moyennant quoi le traité survenu entre les parties demeurerait annulé et la ville reprenait sa liberté d'action. Si la Compagnie refusait cette proposition, le maire pouvait faire étudier un tracé indépendant des travaux exécutés.

 

De plus, l'administration municipale avait pour mission de préparer immédiatement tous les traités relatifs aux adjudications à intervenir aux terrains à acheter pour la galerie de filtration et l'usine de Comps, aux fournitures diverses, tant en tuyaux qu'en machines, nécessitées par le projet. La question des Eaux était cette fois pratiquement résolue.

 

1869

 

A peine, comme nous l'avons vu en 1868, le Conseil municipal eut-il adopté l'exécution de ce projet par les soins de la ville, que la Compagnie des Eaux dit Midi entama une nouvelle campagne. Elle menaça la ville d'un procès, et pour donner le change à l'opinion publique ouvrit ostensiblement plusieurs chantiers. Pour mieux frapper la population, elle alla jusqu'à demander au Conseil de transporter ses ateliers dans l'intérieur de la ville et voulut commencer la canalisation sous nos voies publiques. En même temps, disposant à Paris, de puissants appuis, elle créait des entraves administratives à la réalisation au projet adopté par le Conseil.

 

M. Balmelle voulut en avoir le cœur net, et, le 20 mars, il partait chargé par l'assemblée communale d'une mission auprès des Chambres et du gouvernement. Il ne fallut pas moins d'un mois au représentant de la cité pour venir à bout de toutes les résistances et pour déjouer les intrigues de ses adversaires. Enfin le 25 avril, en dépit d'une manœuvre parlementaire tentée par M. Jubinal, député, et administrateur de la Compagnie des Eaux de Nîmes (1), la Chambre fut saisie du rapport de M. Dumas, député du Gard, sur la question. Il ne se rencontra qu'un adversaire a l'adoption du. projet de loi autorisant la ville à contracter un emprunt de 3 500 000 francs en vue de la réalisation de son projet, c'était M. de Janzé. Le 19 mai (2) la loi était promulguée, et immédiatement après, le Conseil municipal approuvait les traités passés avec M. Dumont, ingénieur, auteur du projet, M. Crouzet pour l'acquisition de l'emplacement de l'usine hydraulique et de la galerie de filtration, la Compagnie dit Creuzot pour la fourniture des machines élévatoires, la Compagnie de Terre- Noire pour la fourniture des tuyaux d'adduction. Le maire mettait parallèlement en adjudication toutes les autres parties de ce projet (3) le plus considérable que Nîmes eut jamais entrepris. Grâce aux traités passés avec ces importantes Compagnies, sur l'énorme devis primitif de trois Millions de francs, la plus grande partie des dépenses, 2 300 000 francs ne pouvait amener aucun mécompte.

 

(1) Cette Compagnie des Eaux de Nîmes avait déposé ses statuts le 25 mars, soit cinq jours après le départ de M. Balmelle. Elle avait obtenu de M. Jules Favre et de M. Jules Grévy une consultation envoyant, sans coup férir, le Conseil municipal tout entier en police correctionnelle, consultation qui fut remise au Conseil d'Etat. Le Conseil municipal produisit devant la même juridiction une consultation de M. Dufaure.

 

(2) La loi promulguant l’emprunt prévoyait outre le projet d'adduction des eaux ne s'élevant qu'à 3 millions, d'autres projets communaux tels que :

L'achèvement de l'église Saint-Baudile,                      212 000 fr.

L'achèvement de l'hospice d'humanité,                         84 000 fr.

Le transfert du lycée,                                                300 000 fr.

l'installation du musée et de la bibliothèque,               150 000 fr.

l'agrandissement de l'école communale des Frères,    431 600 fr.

 

(3) Les dépenses pour le projet total étaient évaluées à 3,000,000 de francs, savoir

Terrains pour l'usine et la galerie de filtration,               4 500 fr.

Galerie de filtration,                                                220 000 fr.

Usine hydraulique,                                                 160 000 fr

Deux machines de 490 chevaux chacune,                380 000 fr.

Tuyaux de refoulement (9664 mètres),                      685 931 fr.

Conduite d'amenée (46 639 mètres),                      4 484 369 fr.

16 robinets vannes y compris le regard,                      36 400 fr.

Réservoir de 3 000 mètres cubes au mas Pagès,        45 000 fr.

Réservoir de 5 000 mètres cubes à Nîmes,                 65 000 fr.

Conduite de raccordement à Nîmes,                           21 900 fr.

Imprévu ou somme à valoir,                                       207300 fr.

 

Une légère modification fut faite à ce devis. On résolut d'exécuter en ciment sur 9 000 mètres de longueur la portion de la conduite d'amenée qui traversa la plaine de Pazac. Ce travail fut confié à la maison Dumollard, de Grenoble.

 

On se mit, sans tarder à l’œuvre et les entrepreneurs Guérin et Fournier à qui avaient été adjugés les travaux de l’usine de Comps, moyennant un rabais de 13,30 % donnèrent le premier coup de pioche le lundi 7 juin 1869. M. Manarauche, entrepreneur d'Arles, fut déclaré adjudicataire des travaux de la galerie de filtration moyennant un rabais de 5 %. Tous ces travaux devaient être exécutés dans un délai de six mois afin de pouvoir assurer l'alimentation de la ville en 1870. (1)

 

(1) Le volume à distribuer était de 12 500 mètres cubes par vingt quatre heures au minimum et de 25 000 au maximum. Dans ce dernier cas c'était une provision journalière de 400 litres par tête d'habitant, ce qui plaçait notre cité dans des conditions d'alimentation supérieure à Carcassonne même, la ville d’Europe la plus favorisée sous ce rapport, après Rome, qui reçoit journellement 900 litres d'eau par habitant.

Il est à remarquer que la célèbre Compagnie de Preignes ne s'était engagée qu'à fournir journellement 21 000 mètres cubes d'eau à la ville moyennant 200 000 francs de subvention municipale à payer pendant quatre vingt dix neuf ans. Or, la dépense annuelle pour avoir 25 000 mètres cubes journaliers n'excédait pas avec le projet Dumont 300 000 francs y compris 90 000 francs d'intérêts du capital emprunté. Suivant la loi du 19 mai 1869, ce capital doit être complètement amorti en une période de vingt-six années, de 1870 à 1895.

 

1870

 

Il s'était formé en 1852 une société dite des Eaux de Grézan qui, j'ai eu occasion d'en parler, avait eu l'intention de résoudre la fameuse question des Eaux. Elle avait, si son projet n'avait pu être complètement mis à exécution, tout au moins abouti là la création d'un lavoir qui avait, surtout pendant cette période, rendu d'incontestables services à la ville. La société avait installé ses lavoirs sur un terrain communal plis à sa disposition par une délibération du Conseil municipal. La société des Eaux de Grézan demandait au Conseil de faire l'acquisition contre espèces de ces terrains qui lui étaient d'une très grande utilité. Le Conseil consentit à la cession au prix de 5 029 fr, la charge pour la société de payer les intérêts de cette somme depuis 1862, c'est à dire depuis l'époque litée pour la cessation de la jouissance, et à la condition expresse que ces terrains seraient conservés à la destination de lavoir public et maintenus à cette affectation d'utilité communale.

 

Il semble que cette année ait amené la liquidation ou la solution des différents projets imaginés pour doter Nîmes d'un aqueduc. Nous venons de voir comment se terminaient pour la ville les recherches imaginées par les sieurs Baluze et Blanc en ce qui concerne les eaux de Grézan.

 

Le projet Dumont était en très bonne voie d'exécution. Successivement les différentes parties de cette vaste entreprise s'achevaient, malgré les accidents communs à  ces sortes de travaux (Une partie de vote du bassin du mas Pagès s'était écroulée sur une longueur d'environ cinquante mètres. L'entrepreneur les refit à ses frais. Il crut devoir attribuer cet accident à la malveillance.) et peu à peu sous le sol les tuyaux de conduite se posaient et au mois de juillet, il n'y avait plus entre le réservoir de la Porte-d'Alais et l'usine hydraulique de Comps de solutions de continuité. On s'occupait même de desservir les hauts quartiers, et le 23 juin, M. Dumont proposait d'établir des cascades à la Nymphée, dont les eaux serviraient ensuite à remplir les canaux de la Fontaine et à les y maintenir là un niveau suffisant.

 

Je soumets au Conseil municipal, disait M. Dumont, la disposition que je propose d'adopter pour amener les eaux autour de cette Nymphée, qui se trouverait entourée de quatre jets d'eau tombant dans des bassins circulaires. De ces bassins, les eaux retomberaient dans les bassins inférieurs par huit cascades, deux sur chaque face. Il est bien entendu que tous les arbustes qui sont aujourd'hui sur la plate-forme de la nymphée doivent être rasés.

 

Le Conseil, moins pressé de faire de l'ornementation que de courir au plus urgent, c'est à dire à l'utile, rejeta le projet de la Nymphée pour ne s'occuper que des lavoirs.

 

Mais on voit que l'affaire avait été rapidement menée et que la municipalité n'avait rien négligé pour se hâter de donner satisfaction aux habitants dont elle gérait les intérêts. Il est clair que, d'une part, la hâte avec laquelle on avait opéré, de l'autre, les mécomptes qu'entraînent toujours des travaux aussi considérables devaient au moment des essais, mettre en relief quelques parties faibles, quelques suintements de joints ou quelques ruptures de tuyaux, ce qui n'a rien de bien étonnant, disait M. Dumont, sur une conduite de cette importance qui comprend plus de 2 000 tuyaux et plus de 4 000 joints. Il n'en est pas moins vrai que un an à peine après le premier coup de pioche, le projet était prés d'être soumis aux essais préalables et réalisé presque en son entier. C'était une solution qui faisait le plus grand honneur au Conseil municipal et au maire.

 

Le projet Dumont n'était pas toutefois le seul qui arrivât à bon port. La Société des Eaux de Nîmes apportait aussi une solution à sa manière, et comme on était proche des élections municipales, elle renouvela la mise en scène qui avait si bien réussi en 1863, à M. Bravay.

 

Cette fois, il ne s'agissait plus de la pose de la première pierre de la conduite d'amenée. On était, d'ailleurs, loin du Pont du Gard et la Société des Eaux de Nîmes qui avait, pour le moment, des vues plus modestes, s'estimait heureuse d'apporter à Nîmes des eaux quelconques. Je dis à Nîmes, ce n'est pas absolument exact, mais au mas Gasquet, seulement. Ce résultat fut signalé par une fête, dite d'inauguration, qui fut, hélas ! la pâle copie de celle du 29 mai 1863.

 

Des billets d'invitation avaient été lancés pour contempler, le 27 mars, « l'arrivée du flot », mais il n'y eut ni préfet, ni député, ni conseiller général, ni ce concours immense de curieux venus de tous côtés pour assister à la pose de la première pierre. Ce fut une fête mélancolique, à peine égayée par le festin que Durand, le Vatel Nîmois, servit aux administrateurs de la Société. Le millier de spectateurs, accourus pour jouir du spectacle promis, virent arriver dans un bassin un mince filet d'eau coulant par intermittence. Il est vrai que l'un des administrateurs, M. Combet, affirma que dans quelques semaines, ce filet serait devenu un flot intarissable et bienfaisant. C'était le dernier effort de la Société des Eaux de Nîmes, effort qu'expliquait amplement l'approche des élections municipales.

 

1871

 

Le projet le plus important, et celui dont la réalisation était un bienfait réel pour la cité, c'était la réussite du projet Dumont, et l'arrivée des eaux à Nîmes. En dépit des événements, en dépit des obstacles les travaux avaient été poursuivis avec obstination, bien que par la force même des choses, ils eussent subi plusieurs mois de retard et, le 23 août 1871, ce fut avec satisfaction qu'on apprit que les machines du Creuzot, définitivement installées, avaient enfin refoulé les eaux du Rhône jusqu'au mas Pagès.

 

Le mercredi 6 septembre 1871, le réservoir construit à la Porte d'Alais s'emplissait et entre onze heures et minuit, les Nîmois pouvaient voir le bienfaisant liquide tomber avec force dans les canaux de la Fontaine. Cet événement fut salué avec joie par tous et on rendit hommage à ce conseil municipal conservateur, à cette municipalité à la tête de laquelle était placé M. Balmelle, qui, par leur initiative et leur résolution, avaient réalisé cette oeuvre considérable.

 

Il appartenait à la nouvelle administration municipale, conservatrice elle aussi, d'utiliser et de répartir sur tous les points de la cité cette richesse nouvelle que quelques pessimistes avaient jugé impossible à acquérir. M. Blanchard et ses collègues se mirent sur-le-champ à l’œuvre qu'ils menèrent, personne ne saurait le contester, à bonne fin. Il faut reconnaître que dès le moment où les eaux du Rhône coulèrent bruyamment dans le réservoir de la Porte d' Alais, et où nos boulevards furent régulièrement arrosés, les demandes d'abonnement affluèrent à la mairie. La première des demeures privées où furent installées les eaux fut la maison Valz, sur le boulevard du Grand-cours. Nous aurons l'occasion de suivre l'extension donnée à ce nouveau service devenu aujourd'hui l'un des plus importants de notre administration municipale.

 

Série d'articles sur les projets de canaux et d'irrigation dans le Gard
> Projet de rendre le Vistre navigable en 1696
> Les eaux du Rhône à Nîmes projet de 1868 à 1871
> Le Projet Dumont en 1881
> Etude des projets des Canaux Dérivés du Rhône par Emile Jamais en 1883
> Les eaux du Rhône à Nîmes projet de 1913
> Les Canaux du Rhône, un rendez-vous manqué

 

>  Contact Webmaster

i