PAULIN TALABOT

SA VIE ET SON OEUVRE

1799-1885

par le Baron Ernouf, 1886

 

CHAPITRE

VIII

 

Le tunnel de la Nerthe.

 

Le tunnel de la Nerthe est une oeuvre .pour le moins aussi remarquable : sa longueur (4 638 mètres) excédait du double les plus considérables de ce genre, exécutés jusque-là en Angleterre. La fameuse tranchée d'Olive Mount, taillée dans le roc (chemin de Manchester), est à ciel ouvert, et longue à peine de 3 000 mètres. Les tunnels de Liverpool, de Kilsby, etc..., n'arrivent pas à 2 500. Cette fois donc, Paulin Talabot surpassa ses maîtres.

 

Pour l'exécution de ce souterrain, qui allait être confiée à des agents encore très peu expérimentés, il rédigea une instruction qui est un modèle de précision et de clarté. Ce souterrain a été ouvert au moyen de vingt-quatre puits, donnant ainsi quarante-huit attaques, et les prescriptions de Talabot au sujet de ces attaques avaient été calculées avec une telle exactitude, que toutes les rencontres s'effectuèrent avec un succès complet et sans déviation appréciable. Il avait indiqué aussi, avec les détails les plus minutieux, les dispositions à suivre pour l'évacuation des déblais, l'exécution des voûtes en maçonnerie aux endroits où la construction présentait quelques difficultés, etc.

 

Quand on a vu avec quelles précautions, quel luxe de solidité cet ouvrage a été établi, on est profondément surpris, sinon indigné, des allégations sur la possibilité d'un éboulement dans ce tunnel, mises en circulation (à diverses reprises) par des adversaires passionnés, ou de mauvaise foi, à l'appui de demandes de concession de lignes concurrentes. (Notes de M. Dombre.)

 

Ce tunnel a coûté 10 200 000 Francs. Il a la forme d'une ellipse tronquée, disposition habilement calculée pour que les pieds-droits en s'évasant résistent mieux aux poussées extérieures. Les vingt-quatre puits d'aération sont à 200 mètres l'un de l'autre, et à 10 mètres en dehors de l'axe de la voie. Leur profondeur varie naturellement comme le relief du terrain lui-même. Elle va en augmentant du plan des Pennes et du ravin de la Cloche jusqu'à la crête de la montagne; elle diminue en avançant vers le vallon de la Nerthe et se relève ensuite sur le versant. Le plus profond de ces puits est celui qui porte le numéro 14 (185 mètres).

 

Le tunnel de la Nerthe est partagé en deux sections à peu près égales par deux rampes en sens inverse, chacune d'un millimètre. Sa hauteur est de 10 mètres, et sa largeur hors d'oeuvre, de 8 mètres. Le seuil de la galerie fait arc à revers.

 

Au centre, dans toute la longueur du souterrain, s'étend sous le ballast un aqueduc communiquant, par des embranchements transversaux, avec les puisards qui occupent la partie inférieure des puits d'extraction.

 

Blotti, pour ainsi dire, dans une dépression de terrain, sorte de lac desséché, au sommet des collines escarpées de l'Estaque, le hameau de la Nerthe, lors du percement du tunnel, ne se composait que de quelques chaumières entourées de maigres cultures, et groupées autour d'une pauvre chapelle; le tout dominé par un rocher portant les restes d'un manoir seigneurial.

 

C'était un de ces refuges des temps de pirateries et de guerres privées, qui ne sont pas rares dans les montagnes de Provence, et périssent maintenant de ce qui jadis les faisait vivre : la difficulté d'accès. Séparé, pour ainsi dire, de la société humaine par des escarpements presque infranchissables, tantôt battu par le mistral, tantôt brûlé du soleil, telle était la situation du hameau de la Nerthe, quand il fut visité et soudain transformé par l'industrie, cette fée de l'âge moderne, plus puissante que celles d'autrefois.

 

Ce fut, pour ces hommes à demi sauvages, un spectacle inouï que celui de cette invasion de gens inconnus, apportant du bois, du fer, des machines de toutes sortes, dressant leurs tentes au milieu de ce désert. Vainement on disait aux indigènes que le but était de percer une route à travers la montagne, ils ne voulaient pas le croire; les plus malins croyaient à la recherche d'un trésor, et riaient d'avance des déceptions des explorateurs...

 

Pendant longtemps on les vit sur la défensive, refusant de vendre leurs denrées, et de donner des renseignements. Mais peu à peu, frappés de la persistance des travaux, stupéfaits de voir s'élever comme par enchantement des constructions pour les travailleurs, ils se rapprochèrent d'eux : l'incrédulité fit place au désir du gain, et bientôt l'oeuvre u'eut pas d'auxiliaires plus empressés.

 

Dans ces dernières années, on a construit plusieurs souterrains plus longs que celui-là, notamment ceux de Modane à Bardonnèche, dit improprement du MontCenis (12 230 mètres), et du Saint-Gothard (14 000 mètres). Mais le percement de celui de la Nerthe, exécuté plus de trente ans auparavant, avec des appareils de perforation rudimentaires et des ouvriers inexpérimentés, offre, à un plus haut degré, le mérite de la difficulté vaincue, et reste un événement mémorable dans l'histoire des chemins de fer. (1)

 

(1) On s'est servi avec succès, dans le percement des grands tunnels des Alpes, des machines à air comprimé, qui résolvaient en même temps le problème de l'aérage dans les endroits où ces galeries étaient creusées à une trop grande profondeur pour qu'il fût possible de recourir à l'ancien procédé des puits. (Voir Guillemin, les Chemins de fer, p. 76 et suiv.)

 

 

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